Quelques pistes pour produire en France
Après la « nécessaire révolution fiscale » le mois dernier, je reprends aujourd’hui l’une des trois priorités du programme de François Bayrou pour la France : « produire ».
Dramatique balance commerciale
Les responsables politiques du moment parlent de la dette, des déficits, et des mesures difficiles qu’il faudra prendre pour redresser le pays. C’est essentiel. Mais il est indispensable de réfléchir aux causes qui ont créées ces effets et de chercher à y remédier. Or, si certaines de ces causes ne dépendent pas de nous et viennent d’ailleurs, il serait coupable d’ignorer les causes internes, propres à notre pays. D’autant plus que si nous ne pouvons pas agir sur ce qui ne dépend pas de nous, nous avons le devoir de mettre toute notre énergie là où nous pouvons agir.
L’un des drames de la France de 2011 est parfaitement illustré lorsque l’on regarde la courbe de notre commerce extérieur. Quand j’étais gamin, je me souviens toujours avoir tiré une certaine fierté à l’annonce de notre balance commerciale. Je ne comprenais pas trop bien ce dont il s’agissait, mais je me disais vaguement qu’un pays qui vend plus qu’il n’achète est en bonne santé et j’étais heureux de cela. Cela fait bien longtemps que notre balance commerciale est inquiétante.
Les diagrammes ci-dessus montrent la lente mais terrible dégradation. On pourra se dire « c’est la faute à la mondialisation ! », et certains responsables politiques (devrais-je dire irresponsables politiques) ne se privent pas de le faire. Alors vérifions ce point et regardons la liste des pays avec lesquelles nous sommes déficitaires, c’est-à-dire que nous leur achetons plus que nous leur vendons : l’Allemagne bien sûr, mais également l’Italie, la Belgique et même l’Espagne. Et tous ces pays sont en Europe, et même en zone Euro. Nous partageons avec eux la même monnaie, une protection sociale globalement équivalente, un coût du travail à peu près similaire… En fait, début 2011, nous sommes déficitaires face à tous les pays de la zone euro, Grèce mise à part. C’est bien que quelque chose chez nous est cassé. Quelque chose qui apporte de la richesse au pays. Et si c’est cassé chez nous et que ça marche chez nos voisins, c’est bien à nous qu’il faut s’en prendre, et pas à la mondialisation et autres diables imaginaires, souvent inventés par les extrêmes pour faire peur aux gens.
Alcatel : un modèle perdant
Quelles sont les causes ? Dans les années 2000, je travaillais encore dans la haute technologie. Je me souviens qu’alors, le PDG d’Alcatel, Serge Tchuruk, était loué pour son modèle d’ « entreprise sans usine ». Sa vision était la suivante : Nous ne sommes plus compétitifs pour produire chez nous. N’essayons pas de le redevenir. Délocalisons la production à l’étranger. Gardons en France la création de valeur ajoutée, c’est-à-dire la recherche, le développement, le marketing et le commerce. A cette époque, Serge Tchuruk figurait au rang des grands patrons, distingués par le pouvoir politique. Et ils étaient nombreux de cette même école.
Sauf que. Sauf qu’il s’agit là d’une terrible erreur stratégique, pour (au moins) 3 raisons.
D’abord, s’il est vrai que la R&D et le marketing sont des activités à forte valeur ajoutée, elles ne sont pas les seules. Les Allemands sont notamment champions de l’intégration, c’est-à-dire le processus qui permet de mettre ensemble tous les éléments constitutifs d’un produit. Ils ont pu délocaliser la fabrication de ces éléments, mais pas leur assemblage et leur intégration. Ce faisant, ils ont gardé le savoir-faire industriel sur leur territoire et ils peuvent ainsi capter la valeur ajoutée créée par leur capacité d’innovation. En France, j’ai l’impression qu’on ne marche que sur une seule jambe. Est-ce là une explication pour notre réputation de succès d’innovation… et d’échecs commerciaux (du minitel au super-computer, du TGV au Rafale…) ?
Deuxième erreur, mortelle : imaginer que nous serons éternellement les champions de l’innovation et « les autres », les « petites mains du monde » ne peut germer que dans un esprit d’élite orgueilleuse et imbue de sa supériorité. Comme si les chinois, les indiens, les coréens… n’étaient pas capables d’innovation et d’inventivité ? Quelle insulte à l’humain que d’imaginer cela ! Je me souviens étant enfant, entendre mon père photographe dire que les « japonais ne faisaient que copier la technologie allemande de Leica et autres ». C’était vrai à l’époque. Regardez aujourd’hui… Une fois que l’on à abandonné la production de valeur sur son territoire, et que l’on est rattrapé dans l’invention, que reste-t-il ?
Troisième erreur : A nouveau le court-termisme (voir mon billet sur le temps). On peut imaginer effectivement, que fabriquer dans un pays où le coût du travail est peu cher est une bonne opération. Mais regardons les sous-traitants automobiles qui ont délocalisé dans les pays de l’est il y a 20 ans. Le coût du travail y a été multiplié par 10. A terme, il sera équivalent avec le nôtre (mondialisation oblige !…). Mais ce jour-là, le savoir-faire aura totalement disparu en France et nous serons incapables de reconquérir nos parts de marché.
Arche: un modèle gagnant
Voilà pour Serge Tchuruk et consorts. Heureusement, il y a ceux qui résistent et nous montrent le chemin. J’étais ces jours-ci à Conques au congrès annuel du CNER (la fédération des agences de développement et des comités d’expansion économique). J’ai écouté avec grand intérêt M. Patrick Bellity, PDG du groupe ARCHE, équipementier automobile qui fabrique des pièces complexes en aluminium. Alors que ses concurrents délocalisaient leur production pour s’adapter aux contraintes des donneurs d’ordre, lui cherchait au contraire à garder les savoir-faire, les faire évoluer, et investir massivement dans l’innovation des procédés, et l’automatisation. Aujourd’hui, ARCHE est leader français dans le domaine, a racheté la plupart de ses concurrents. 1550 personnes travaillent pour ARCHE, sur 7 sites, notamment dans l’Aveyron. Et ses coûts de production sont inférieurs à ceux de ses partenaires… indiens !
Lorsque M. Bellity est interrogé sur les raisons de son succès, il en cite trois principales.
La stabilité de l’actionnariat tout d’abord. Le capital de ARCHE est aux mains de son fondateur et de son dirigeant actuel. Les fonds de pension qui se sont présenté ont été éconduits, et à entendre Patrick Bellity, probablement sèchement. Investir pour produire et créer de la valeur est une vocation. Investir pour capter des profits à court terme en est une autre, dévorante. Evitons soigneusement de contaminer l’une par l’autre.
Deuxième raison : l’innovation, la recherche et le développement bien sûr. ARCHE est capable de concevoir des pièces complexes, pour une industrie exigeante. Et grâce à la troisième raison, l’automatisation, elle est capable de la produire en série ici, près de ses clients, et à un coût compétitif. Au lieu de chercher dans le monde les endroits où ils pouvaient produire moins cher, les dirigeants de ARCHE ont cherché à remettre en question leur processus de fabrication pour produire moins cher. C’est un choix audacieux, un choix d’entrepreneur, qui vise une réussite durable.
Quelques pistes
Ces deux exemples nous permettent de dégager quelques pistes qui, je l’espère, seront traitées par les différents candidats à la Présidentielle. Nous avons besoin de :
- Une vraie banque pour l’investissement des PME. Une banque qui serve aux entrepreneurs à faire grandir leur entreprise, à passer de la PME à l’Entreprise de Taille Intermédiaire (ETI) dont nous manquons tant en France. Une banque qui accompagne la transformation des PME qui s’adaptent au monde dans lequel nous vivons.
- Revaloriser les professions de productions, techniciens ou ingénieurs, et les savoir-faire industriels. Je suis stupéfait de voir le nombre d’écoles de commerce que nous avons en France, nous qui sommes souvent incapables de commercer nos inventions ! Je ne suis pas un grand connaisseur de l’Allemagne, mais je crois que le cadre dirigeant d’une entreprise allemande ne sort pas d’une école de commerce, mais d’une école d’ingénieur où il a appris d’abord les connaissances industrielles et techniques. Un ami me disait un jour « nous avons plus de 150 écoles de commerce en France, il y en a 2 en Allemagne ». Vu la différence de performance de nos systèmes en ce domaine, il me semble opportun de se pencher sérieusement sur ce point.
- Sortir (on le fait peu à peu), de l’idée que l’innovation est technologique ! Nous devons mettre l’innovation à tous les étages. Nous l’avons vu avec le Groupe ARCHE, elle peut-être une innovation de procédés. Elle peut être également commerciale lorsque par exemple Apple invente avec iTunes un nouveau modèle d’achat de musique. Elle peut être organisationnelle lorsque des entreprises apprennent à fonctionner en sociocratie. Elle peut être de processus, de packaging, de marketing… L’innovation doit être développée sous toutes ses formes.
- Sortir de la vision administrative et technocratique de nos « pôles de compétitivité ». N’oublions jamais que les grappes d’entreprises fonctionnent lorsqu’elles s’insèrent dans un territoire, un monde où les gens vivent et se rencontrent. Mettre l’aide publique au service de projets de territoires, qui visent un développement endogène. En ce domaine, « small is beautifull » !
- Redistribuer l’aide aux entreprises. Favoriser celles qui s’adaptent et inventent pour être compétitive. Conditionner les aides de crise à un engagement de mise en œuvre d’un plan d’adaptation au monde de demain.
Produire en France, c’est pas ringard. C’est nécessaire pour éviter la spirale de la récession.
Retrouvez directement l’article de Patrick Beauvillard sur son blog en cliquant ici.
Elu Conseiller Régional pour le Lot-et-Garonne, je siège au sein du groupe Forces Aquitaine (MoDem), présidé par Geneviève Darrieussecq, Maire de Mont-de-Marsan.
http://lesdemocrates.fr/members/pbeauvillard/Connexion
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Commentaire
Mais quels moyens financiers mettre en oeuvre pour financer ce plan de réindustrialisation ?
Créer encore plus de dette ?
Ou compenser par une reduction drastique du train de vie de l’Etat ?
Demander à la BCE de faire tourner la planche à billet ?
Cela reste quand même beau sur le papier…
Merci Patrick pour ce très intéressant témoignage, qui renforce en effet de multiples exemples cités par François Bayrou provenant de ses visites d’entreprises sur le territoire français.
Il faut en effet partir d’un diagnostic fin et clairvoyant des causes, des faiblesses de notre appareil productif et des stratégies d’entreprises, de ce qui est un frein au développement de nos PME (ne pas oublier la politique fiscale, les contraintes administratives), et d’une vision pragmatique, étayée par de multiples exemples, des succès. Comme François Bayrou le propose d’ailleurs pour l’éducation, en observant les classes qui fonctionnent, les professeurs qui savent s’y prendre. Pour les entreprises c’est pareil.
Maintenant, il faut savoir quels sont les leviers politiques, en quoi le politique peut favoriser le développement des entreprises, par une politique fiscale favorable à l’investissement ou à l’emploi local, mais aussi par tout un ensemble de dispositions pour rendre le terrain favorable au partage de brevet et aussi d’un réseau commercial ou de fournisseurs pour un réseau de PME par exemple, au recours à un financement ou à des garanties renforcés (avec OSEO notamment), à des compétences recherchées grâce à une orientation des formations adaptées, qu’elles soient universitaires avec un cursus professionnalisant ou en formation professionnelle ou de reconversion. Il va falloir être très concrets dans nos propositions.
Je vient de terminer « Le scandale des délocalisation » d’Eric Laurent, ce livre confirme votre analyse et montre que le cas d’Alcatel est très fréquent dans les pays occidentaux. Il montre comment:
-c’est la recherche du seul profit à court terme qui conduit aux délocalisation
-le calcul de rentabilité de l’opération se fait avec une vision simpliste et des préjugés (les cabinets de conseils et le monde des dirigeants d’entreprise a décrété que seul ceux qui délocaliserait à temps subsisterait!), les gains réel étant en générale en dessous des espérances et parfois même négatifs.
-non seulement les Chinois (et les autres) sont capable d’innover, mais il rattrape à grande vitesse leur retard en s’appuyant sur la concurrence entre entreprises occidentales pour accéder à leur savoir-faire. Et ceci est une politique délibérée et probablement une revanche aux humiliations subies autrefois (guerres de l’Opium, traités inégaux…).
-ils cherchent des positions de monopole en éliminant leurs concurrents: comme ils l’ont fait avec les « terres rares », métaux indispensables aux industries « high-tech »
Pour finir sur une note optimisme il cite ZARA, fabricant espagnol de vêtements, qui a conservé toute sa production en Espagne, en se réorganisant et automatisant, quand ses concurrents délocalisaient. Résultat: il est sorti grand gagnant en misant sur la vitesse de réaction perdu par les autres.
Par contre je pense que ce qui caractérise la France c’est justement que leurs dirigeants d’entreprises (surtout les grosses) sortent le plus souvent d’école d’ingénieur et surtout de Polytechnique (comme Serge Tchuruk), alors que leurs homologues Allemand peuvent très bien être docteur en littérature ou en sciences humaines.
Je sort moi-même d’une école d »ingénieur et connait très bien un polytechnicien, j’ai travaillé 15 ans dans une grand groupe Français, et je peut vous affirmer qu’on est très mal formé à l’encadrement et qu’un certain esprit élitiste prépare très mal au dialogue. Dirigeant d’entreprise c’est avant tout savoir diriger une équipe, avoir de bonnes bases dans les autres domaines (technique des produits, techniques de fabrication, marketing, vente, comptabilité, droit du travail….) et savoir écouter les membres de l’équipe plus « pointus » dans leur domaine et plus proche du « terrain ».
à Netreferendum:
il est marqué « Redistribuer l’aide aux entreprises » et non « augmenter … », et pourquoi le public ne serait pas capable de faire un « investissement rentable »? si cela induit rapidement moins de chômage et plus de revenus fiscaux, la rentabilité « public » peut être très rapide.
La solution n’est pas de baisser les aides mais de les appliquer intelligemment
Par contre la récession et l’augmentation du chômage, lié à la nécessité d’éviter une grande révolte, ne peut qu’augmenter le déficit.
Merci pour ce billet instructif. Bonne surprise de lire le nom de l’auteur à la fin